SAYAT NOVA, 18th c., Armenia, Bards & Troubadours [1712-1795/1801]



Si une des clefs de la vie est bien la méditation devant la beauté, alors, Sayat Nova est un guide à suivre. Né à Tiflis (Georgie) le 14 juin 1712, Aroutine (de « Haroutioun », résurrection) s’élève de la condition de serf à celle convoitée de Achoug, poète-troubadour-musicien à la cour de Georgie. Il devient alors Sayat Nova. Son amour impossible pour la princesse Anna Batonachivili, sœur du roi, le fera bannir : en 1759, il est condamné au silence monastique à Haghbat (Xe-XIIIe siècle). Pour de nombreux historiographes, il aurait été assassiné à Tiflis en 1795 par les soldats de l’armée perse d’Agha Mohammed khan. Pour d’autres, il serait mort en 1801.
Maître du Kamântché, le violon irano-arménien, Sayat Nova compose avec cet instrument. Il écrit et chante en trois langues : l’arménien, le géorgien et l’azéri ; il reste toujours un lien entre les peuples du Caucase. Sa poésie amoureuse, ainsi de l’ode 22, se révèle transparente ; par le feu qui la consume, elle purifie l’air. Quant à la musique, modale qui porte ses poèmes, sa finesse, comme souvent en Transcaucasie, est (métaphoriquement) celle des rayons du soleil qui se fraient un chemin entre les nuages, celle aussi de ses ornements faisant frissonner vignes et papillons. Elle aide les rossignols à bercer nos oreilles de leurs vagues mélodiques, celles des mers intérieures d’Arménie. Les deux formules de l’ode se distribuent selon le schème : AA’ B (climax) A’’A’’’. Le mode a pour finale La. Il est construit sur la combinaison d’un tétracorde LA sib do# RÉ et d’un pentacorde MI fa sol# la si. L’interprétation par la chanteuse Agapi Voskanian et l’ensemble traditionnel bardique d’Arménie Roubén Altounian tire la pièce vers un certain classicisme vocal et orchestral. Nous sommes loin du rendu orné et moins lisse que pouvait avoir ce chant sous Sayat Nova.
Bien que cette ode fut destinée à la princesse Anna, la vidéo est intitulée : « Armenia l’inégalée » en hommage à un pays aux racines anciennes et dont la beauté et la spiritualité, à mi-chemin entre profane et religieux, n’ont pas d’équivalent. On contemplera le Cromlech de Carahunge (5500 av. J.-C.) avec ses 223 pierres levées et le temple hellenistique de Garni (Ie siècle) consacré à Mithra. Le premier monastère présenté est celui de Noravank (XIIIe siècle), le second est Haghbat, le troisième enfin, Sevan (IXe siècle), domine le lac du même nom. Deux séries de pierres tombales avec des croix (les Khaschkars) sont proposées. Concernant, les manuscrits, on ne s’étonnera pas de découvrir le Christ dictant au lettré Mesrop Machtots (Ve siècle) l’alphabet arménien.
Le cinéaste Serguei Paradjanov, après « Les Chevaux de feu » (1964) filmé chez les Houtsoul, peuple des Karpates, va, dans « Sayat Nova » (1969), raconter l’histoire du poète, célébrer son monde intérieur, mais surtout, l’identité arménienne. De nombreuses scènes seront tournées au monastère de Haghbat. Jugé décadent en U.R.S.S, le film sera exploité seulement deux semaines, puis rediffusé dans une version écourtée en 1971 sous le titre : « La Couleur de la grenade ». En avril 2015, restauré selon les desseins de Paradjanov, il est à nouveau présenté à l’écran. Gérard LE VOT

Sayat Nova, poète du XVIIIe siècle, Odes arméniennes, édition, traduction et notes par Elisabeth Mouradian et Serge Venturini, Paris, l’Harmattan, « Poètes des cinq continents », 2006, 196 p.
Meri Vardanyan, Sarikouyoumdjian, Les bardes dans la musique arménienne, Sayat Nova, XVIIIe siècle, Lyon, Univ. Lumière-Lyon 2, mémoire de master, 2012, 142 p.
Aram Kerovpyan, « L’écriture musicale et l’interprétation du chant arménien… », in, Solange Corbin et les débuts de la musicologie médiévale, Rennes, P.U.R., 2015, p. 171-182.

« Belbouli Hid »/La Sans pareille , ODE N° 22 (mars 1752), texte et traduction :
Belbouli hid lats is éli,/Vardi neman bats is éli,/Vardadjerov tats is éli :/Tats is éli.
Tcheka quizi neman,/doun is anneman./Quizi neman,/quizi neman,/doun is anneman.
[Pleurée avec le Rossignol,/Ouverte comme rose,/Couverte de l’eau de rose,/De l’eau de rose.
Refrain Tu es sans pareille, /Toi, l’inégalée !/Sans pareille, sans pareille./Toi, l’inégalée !]
Sirounoutind élav arbab,/Mazir ounis sim ou charbab,/Qui saz gouqua ghouchlou zarbab :/ Ghouchlou zarbab.
Tcheka quizi neman,/doun is anneman./Quizi neman,/quizi neman,/doun is anneman.
[Ta beauté causa du tourment,/Tes cheveux sont des fils de soie,/Sublime en brodés d’oiseaux,/
En brodés d’oiseaux. Refrain]

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